Madame, la Psychologue.

Je m’adresse à vous au sujet de ma situation actuelle. Il y a cinq ans, je suis arrivé ici, en tant que réfugié, avec mon épouse et mes enfants. J’ai étudié la langue finnoise et, de manière générale, je me débrouille relativement bien dans différentes occasions, telles qu’à la banque, dans les magasins, au Service de l’immigration, à Kela et à l’Agence pour l’emploi. De par le passé, j’exerçais une bonne profession et j’avais du travail, et j’étais quelqu’un de respectable dans ma ville et dans mon pays natal. Par la suite, il arriva ce qu’il devait arriver et nous avons tout perdu. Déjà, avant de venir en Finlande, nous avons vécu dans le besoin, durant des années. Malgré tout, le chef de famille c’était moi, et je me devais de m’occuper des affaires de ma famille et de m’assurer que notre vie se déroule dans le bon ordre. Depuis que je suis ici, je ne suis qu’un membre du troupeau de réfugiés qu’on fait courir d’un endroit à un autre. Malgré le fait que j’aie déposé ma candidature pour différents postes, je n’ai pas trouvé du travail. L’on a bien trouvé du travail pour mon épouse, tellement, qu’elle est sur le point de commencer à travailler en tant qu’aide. J’ai l’impression qu’ici elle me dépasse dans sa progression sociale. Tellement, qu’elle a appris la langue plus facilement que moi et qu’elle la parle plus couramment que moi. Il en va de même, en ce qui concerne nos enfants. Souvent, à cause de ma mauvaise prononciation, je suis objet de leurs rires, ce qui me fâche énormément.

Un revenu minimal est garanti pour tout et à chacun ici en Finlande, et cela est une bonne chose. Par contre, ce qui est mauvais, c’est qu’à cause de l’argent, l’unité de notre famille commence à souffrir. Ici et maintenant, chaque membre de notre famille voudrait voir ses désirs et ses vœux se matérialiser. Lorsque je leur parle du bon usage de l’argent, c’est comme si cela tombait dans l’oreille d’un sourd. Nos enfants ont des besoins coûteux et infinis, et il me semble qu’ils ne pensent qu’à eux-mêmes. Et, lorsque je leur expose mes propres idées à ce sujet, ils n’ont pas la patience de les entendre, et gênés, ils commencent à se tortiller dans tous les sens du terme. Certes, la situation difficile des autres membres de notre famille, restés au pays, les rend tristes, mais, le fait d’avoir grandi ici les a transformés autrement, par rapport au fait d’être restés au pays. J’ai perdu la prise en tant que chef de notre famille, et je comprends bien que jamais, à l’avenir, je n’atteindrai la même position sociale que je n’avais auparavant. J’ai tout perdu ; la maison, le jardin, la voiture et une vie agréable. Maintenant, je ne suis qu’un parasite dans cette société où je me trouve, et ce que je fus auparavant, n’intéresse personne. Tellement, je me suis senti dépourvu de force que lorsque j’ai entendu un jeune garçon finlandais crier dans la rue, derrière mon dos : "les bougnouls, dehors", et en rire, que je n’a pas su quoi faire. Ce petit nabot avait le même âge que mon plus jeune fils. Parfois, je pense qu’il aurait été mieux que nous périssions tous, toute la famille, sous les roquettes dont notre maison a été la cible. La volonté du Dieu en a été autre, ainsi la seule la seule chose qui me reste à faire est d’avancer, malgré le fait que j’ai tout perdu.

Signé : "J’ai tout perdu"

Monsieur "J’ai tout perdu".

e vous remercie de vous être adressé à cette rubrique. Force est de croire que beaucoup d’hommes et de pères de famille se trouvant dans votre situation, ressentent la réalité ici de la même manière que vous. Il vous faut de vous adapter à un grand changement. En pensant à toutes les choses que l’on vient de perdre, bien nombreux sont ceux, qui en ressentent un chagrin et une amertume, et cela est bien normal. Également, il est normal que l’on se sent irrité face à tous les exigences et pressions nouveaux établis par la société qui vous est nouvelle, et où vous vous êtes installé. Néanmoins, la vérité est que l’époque passée ne revient plus, et, qu’on ne peut arrêter la course du temps présent. Chaque jour de la vie apporte son lot de petits, nouveaux changements, et parmi ceux-là beaucoup sont bons et positifs, heureusement. Les enfants grandissent et progressent, la vie présente de nouvelles opportunités à saisir aux membres de votre famille. Bien sûr, il aurait été agréable de pouvoir rester à ce stade de votre vie où tout semblait aller bien. Néanmoins, dans la vie cela n’est possible pour personne. En ce qui concerne votre cas, le changement le plus significatif a été provoqué par les facteurs dont vous n’êtes aucunement coupable, à savoir : les désordres dans votre pays natal et l’exil. Le fait de déménager dans une destination inconnue et dans une culture inconnue est une épreuve remarquable pour n’importe qui et demande beaucoup d’efforts sur le plan d’adaptabilité. Ayant subi de grandes pertes, s’en rétablir, vous oblige de rebâtir votre estime de soi-même sur la base de choses, totalement, nouvelles. Pour vous, il n’y pas encore eu, de façon visible, de nouvelle opportunité ou de nouvelle occupation qui vous procurerait de plaisir et pour laquelle vous pourriez vous consacrer à fond. Toutefois, il est toujours pleinement possible que vous pourriez continuer votre carrière en Finlande sous une forme ou une autre. Et, comme vous le constater vous-même, ici, pour un être humain, il n’est pas nécessaire d’assurer sa survie seul, par ses propres moyens. En cas de difficultés, c’est aussi la société qui offre son aide, par exemple, sous forme d’allocations chômage, ainsi que sous forme de soins de santé et d’une couverture sociale. Nombreux sont les Finlandais qui connaissent le chômage de longue durée, sans que cela ne soit, pour la plupart du temps, de leur faute ni de leur propre volonté. Il est vraisemblable que vous aussi serez amené à réfléchir sur la possibilité d’une nouvelle formation professionnelle et, par ce biais, à vous trouver un nouveau métier. Que votre épouse ait réussi à se trouver son chemin, devrait vous réjouir. De par votre attitude encourageante, vous lui serez d’un soutien très précieux. Avec le temps, vraisemblablement, vous aussi, vous finirez par trouver un travail, mais d’un autre genre. Il est plutôt normal, dans les familles finlandaises, que les deux parents travaillent. Pendant leur carrière les pères de famille peuvent avoir des périodes pendant lesquelles ils restent à la maison à s’occuper de leurs enfants. Sur ce plan-là, chaque famille pratique ses propres arrangements. Également, la société qui nous entoure a son influence sur les besoins ressentis comme tels aussi bien par les individus que par les familles. Les enfants et les adolescents venus d’ailleurs voient ici d’autres modèles et ils veulent s’intégrer dans les groupes de jeunes de même âge, ressembler à leurs semblables du même âge. Ceci est une façon de faire qui leur est propre à ce stade de leur développement. De la même manière, pour un adulte il est difficile de se sentir exclu, vous sentir, par exemple, qu’on ne vous accorde pas la considération ni le respect qui vous sont dus et qu’on ne vous reconnaît pas vos compétences. Vous dites que vous avez perdu la prise sur la situation de votre famille. Je vous demande de bien vouloir prendre un autre angle de vue ; votre façon d’être le chef de famille a aussi changé et les conditions ici sont dictées, pour une grosse part, par la société qui vous entoure. Votre rôle, maintenant, est davantage d’être un partenaire et un époux égal à votre épouse que, seulement, le chef de famille. En tant que père, toujours, vous êtes obligé de vous assurer que certaines limites et lignes protectrices ne soient pas dépassées, et votre tâche consiste à encourager vos enfants et à suivre de près les progrès dans leur développement ainsi que les progrès dans leur propre vie. L’apprentissage de la langue par les enfants et leur manière d’intégrer les mœurs de la société environnante se font toujours plus rapidement que la façon dont les adultes le font, mais, en ce qui concerne les enfants cela se fait, souvent, d’une façon relativement superficielle. Cependant, et justement pour cette raison-là, vous ne pouvez pas ne pas transmettre votre culture d’origine à vos enfants, cela est un de vos rôles, en tant que père. L’important, c’est de bien réfléchir sur la bonne manière d’en parler. Car, en effet, si les enfants se doivent de se culpabiliser à cause de leurs besoins matériels propres ici, et de vous entendre leur parler des membres de votre famille restés au pays et qui s’y trouvent dans la pauvreté, en même temps, à la longue pour eux entendre parler et de ces membres de la famille et de votre propre culture leur sera pénible. Essayez de bien séparer ces deux choses-là. Certainement, les enfants doivent apprendre à comprendre les limites de l’argent disponible et le fait qu’ils ne peuvent pas tout obtenir, sinon, ils ne sauront pas gérer leur propre foyer, non plus. Également, pour les besoins de leur développement psychique équilibré, il est important que ce soit par vous qu’ils obtiennent des informations véridiques portant sur la culture de leurs parents. Votre situation actuelle, en tant père et époux, peut vous offrir bien de sens à votre vie. Par exemple, la coopération entre la maison et l’école de vos enfants peut être une occasion à saisir afin de vous activer. Sur ce plan-là, vous pourriez participer à toutes ces occasions qui s’offrent à vous. Toute coopération de ce genre avec des Finlandais vous ouvre des perspectives et sur la société et sur la culture finlandaises.

Parfois, l’on peut être pris par de longues périodes de mélancolie, alors, c’est à ces moments-là qu’il faut se poser la question ; ne serait-il pas utile de s’en ouvrir à un psychologue ou à un médecin. Au Centre de soins de santé de votre quartier, vous pouvez entrer en contact avec les deux, n’hésitez pas de prendre un rendez-vous sans a priori. De toute façon, tout ce que je peux faire, c’est de vous encourager à revoir la pluralité de vos nouveaux rôles. Malgré le fait que vous ayez, déjà, beaucoup perdu dans la vie, aussi, beaucoup de nouvelles opportunités à saisir se sont présentées à vous, en tant qu’homme. L’avenir en apportera d’autres.

Sirkku Suikkanen
Psychologue

Siirry ylös